LE 18/07/2026 — 7 MINUTES DE LECTURE

Développer avec l'IA : où est le fun ?

Le but de l'IA était de me faire gagner du temps. Je ne m'attendais pas à ce qu'elle me fasse aussi perdre une partie de ce qui me faisait aimer ce métier.

Développer avec l'IA : où est le fun ?

Ça fait un sacré moment que je n'ai rien écrit sur ce blog. Trois articles, puis plus rien. Non, ce n'est pas un manque d'inspiration, mais plutôt un manque de volonté face à la place que l'IA a prise dans notre métier et dans la société. Voilà ce qui me passe par la tête chaque fois qu'une idée me vient : « À quoi bon écrire un article ? ChatGPT fera probablement mieux en moins d'une minute. » 

J'ai vécu ce début d'année 2026, et l'avènement des outils agentiques, comme la mort du développeur. Pas moins. Une sorte de deuil du métier s'est installé. Je n'avais plus aucune envie d'apprendre de nouvelles choses, ni de reprendre le développement sur des projets personnels. J'avais perdu mon mojo.

À la base, je fais plutôt partie des sceptiques face à l'IA. Quand je suis entré dans le métier en 2023, ChatGPT n'en était qu'à ses débuts. Passé l'effet waouh du chatbot, c'était franchement limité pour générer du code. Les choses sont bien différentes aujourd'hui. L'IA n'est plus un stagiaire : elle produit un code souvent meilleur, et surtout bien plus rapidement qu'un développeur lambda... ou que moi. Les modèles de fin 2025 (Opus 4.5, GPT-5...) ont clairement marqué un point de bascule. J'en suis arrivé à ce constat : Les développeurs ne codent plus. 

 

Le désamour

Il paraît que le code n'est qu'un outil, qu'on ne code pas pour son plaisir personnel mais pour résoudre des problèmes. Répondre à un besoin client, le comprendre, le formaliser, le découper et livrer la bonne solution, dans un cadre budgétaire précis. C'est vrai, et je souscris volontiers à cette vision. Un jeune développeur a souvent tendance à voir le métier uniquement sous l'angle de la technique.

Pour autant, j'aime coder. J'aime faire (un peu) d'algorithmique. J'aime me triturer le cerveau pour trouver la meilleure solution technique possible. J'aime écrire un code qui se lit comme un livre. Coder est un exercice de stimulation intellectuelle comme un autre, et me dire que tout cela est en train de disparaître est difficile à accepter.

« Être développeur, ce n'est pas écrire du code. »

Cette affirmation, on l'entend partout, et elle me pose problème. Car c'est littéralement ce que nous faisons toute la journée : écrire du code. Nous sommes payés pour écrire du code, parce que résoudre un problème passe inévitablement par sa réalisation.

Un boulanger pétrit la pâte pour fabriquer sa baguette. Un garagiste resserre des boulons pour réparer un véhicule. Un développeur écrit des lignes de code pour créer un logiciel. Peut-être que j'aime ce métier pour de mauvaises raisons, finalement. Mais je n'ai jamais considéré l'écriture du code comme une contrainte.

Comment s'amuser à construire des Lego sans manipuler les briques ? Je ne trouve aucune satisfaction à écrire des prompts pour générer du code — et encore moins à me cantonner à sa relecture — même si cela pouvait me rendre plus productif. Car le plaisir de coder n'a jamais été dans la quantité de code produite, mais dans ces moments d'épiphanie face à un bug qui résiste depuis des heures, et dont la résolution vous envoie instantanément une bonne dose de dopamine. L'effort et la difficulté ont disparu. Le fun aussi.

Pire encore, j'ai la désagréable impression que mon cerveau s'atrophie un peu plus à chaque requête. Écrire, c'est retenir. Entrevoir un concept le temps d'un prompt, sans jamais le mettre en pratique, ne m'apporte finalement pas grand-chose. Et ce n'est pas la seule conséquence que je remarque à force d'une utilisation quotidienne. L'IA me rend paresseux. Plus je l'utilise, plus j'ai envie de l'utiliser. Et je me surprends à lui déléguer des tâches sans le moindre intérêt, comme déplacer des fichiers... en cramant au passage la consommation d'eau d'un village entier.

C'est aussi un facteur d'isolement au travail. Au lieu de demander un coup de main à un collègue et d'avoir un véritable échange, il est devenu plus naturel de lancer un ping-pong cognitif avec l'IA. Avant, le simple fait d'être bloqué sur un problème créait une interaction. Aujourd'hui, le premier réflexe est souvent d'ouvrir une fenêtre de chat. C'est plus rapide, mais aussi beaucoup plus solitaire.

 

L'envie d'avoir envie

Le premier élément qui m'a aidé à sortir du marasme, ça a été de couper le bruit autour de l'IA. Et donc de couper LinkedIn.

C'est le propre des réseaux sociaux, mais LinkedIn est particulièrement une poubelle qui participera à coup sûr à vous faire détester l'IA... et parfois même la vie. Entre les Nostradamus qui vous prédisent votre licenciement dans trois jours et la hype permanente, souvent entretenue pour vendre du coaching ou des formations, il y a de quoi se faire un ulcère à chaque lecture.

Il existe pourtant tellement de blogs de développeurs, de conférences, de salons tech ou de meetups dans votre région. Ce sont de bien meilleurs moyens de faire de la veille ou d'échanger avec des gens du métier, l'anxiété en moins. Si l'IA doit vous remplacer, vous le saurez bien assez tôt. Pas besoin de Jean-Michel Casquette pour vous le rappeler tous les matins.

Personne ne sait réellement de quoi seront faits les prochains mois. Et soyons lucides, les chances d'un retour en arrière sont assez faibles. En attendant d'y voir plus clair, il vaut mieux se former à ces technologies, ne serait-ce que pour ne pas être largué lorsqu'elles deviendront réellement la norme.

Peut-être y trouverez-vous un intérêt technique. J'ai pris (un peu) de plaisir à apprendre le prompting, à explorer le context engineering, à créer mes propres outils, mes propres skills... parce que cela m'a permis d'obtenir des résultats plus proches de ce que j'aurais moi-même produit.

Il faut accepter une part de lâcher-prise quand on code avec un agent : le code généré ne sera jamais exactement celui que l'on aurait écrit soi-même. En revanche, je dois rester maître du code qui est produit. C'est indispensable. Au risque, sinon, de me retrouver avec la base de données dans le front-end.

Je dois être capable de comprendre et d'expliquer le code généré. Si ce n'est pas le cas, je ne l'intègre pas. Et pour éviter d'être noyé sous la quantité de code qu'un agent est capable de produire, j'avance par petites itérations. Dans les grandes lignes, je pense avoir trouvé un workflow qui me correspond et qui me redonne un peu de satisfaction.

Mais ce qui m'a le plus aidé, finalement, c'est d'accepter que le métier que j'ai connu il y a trois ans n'existe probablement déjà plus. C'est triste, et je suis le premier à le déplorer.

Une fois cette prise de conscience faite, on peut repartir de l'avant et se concentrer sur d'autres aspects du métier, tout aussi intéressants, qui existent toujours — du moins pour le moment : le fonctionnel, l'architecture ou encore la qualité logicielle.

 

Le grand remplacement des développeurs

L'industrie a adopté l'IA très rapidement. Nous avons, en quelque sorte, scié la branche sur laquelle nous étions assis, en remettant une partie de notre savoir-faire entre les mains d'entreprises dont l'objectif n'est pas de nous aider, mais de privatiser la création logicielle.

L'IA génère désormais le code à la place de l'humain, certes, mais elle n'a pas rendu son écriture gratuite. À chaque sortie d'un nouveau modèle, le coût des tokens augmente. Les abonnements, jusqu'ici largement subventionnés, disparaissent progressivement au profit d'une facturation à l'usage. Que se passera-t-il lorsque chaque développeur consommera l'équivalent d'un salaire en tokens ? Le coût risque de devenir difficilement soutenable.

Ma conviction, c'est que l'IA ne remplacera pas les développeurs. Les PDG des entreprises d'IA ont presque tous prophétisé la disparition de notre métier, et de bien d'autres. Pourtant, trois ans plus tard, les développeurs sont toujours là.

Il y aura toujours besoin d'un intermédiaire entre le client et l'IA. Parce que cet outil reste complexe à maîtriser. Parce que les clients ne savent pas toujours précisément ce qu'ils veulent. Parce qu'il faudra toujours quelqu'un pour arbitrer, concevoir et prendre des décisions. Le métier continuera probablement à se transformer. Il fusionnera peut-être avec d'autres fonctions (product owner, ops...). Concevoir plus que développer, c'est peut-être vers cela que nous nous dirigeons.

Cet article n'apporte sans doute rien au schmilblick. Il exprime simplement un ressenti que je sais partagé par un certain nombre de mes camarades. L'impact de l'IA dépasse largement le métier de développeur, et j'espère que, collectivement, nous finirons par nous interroger sur la place que nous souhaitons réellement lui donner dans notre société. 

On nous a vendu l'IA comme une technologie capable de guérir le cancer. Pourtant je la vois surtout générer des flyers horribles dans tous les magasins de France.

Aujourd'hui, la vraie question n'est même plus de savoir si l'IA va me remplacer, mais s'il restera encore quelque chose à aimer dans ce métier.